Monday, September 04, 2006

--- "Existe-t-il des vérités définitives ?" --- Huitième heure.

Alors que les objets mathématiques sont de pures idéalités (n’ayant un caractère nécessaire qu’à l’intérieur d’un système déductif), les faits et les lois, nous venons de le voir, sont tout autant des constructions rationnelles, mais à la différence des théorèmes, "confirmées" par le réel. Il faudrait donc, pour qu’elle cesse d’être vraies que la nature cesse d’être ce qu’elle est : ce qui est évidemment inconcevable ! Par exemple, il y a eu des dinosaures sur terre – troisième planète du système solaire, etc. - il y a 200 millions d’années, voilà un fait établi sur lequel il n’est pas possible de revenir et quand bien même la terre, le système solaire lui-même aura cessé d’exister, il ne cessera pas d’être vrai. Un fait est bien une VERITE ETERNELLE, une affirmation absolument nécessaire puisqu’elle décrit un réel sur lequel il est impossible de revenir ! Mais n’y a-t-il pas une illusion de la raison à croire que ce qu’elle a établi à un moment de son développement est une réalité absolue sur laquelle il n’est pas possible de revenir ? Ne peut-on pas admettre que les faits les plus avérés à un moment de l’histoire subissent aussi des remaniements considérables, donnant le sentiment que le réel se dérobe toujours à la raison ?
(3) La science progesse en mettant en cause ses propres affirmations.
Si l’on observe attentivement l’histoire, force est de constater que les sciences elles-mêmes ne cessent de remettre en cause leurs propres vérités. Même si de tels bouleversements ne se font pas au jour le jour, ils sont le résultat d’une logique de la découverte scientifique qu’a fort bien mis en évidence le philosophe K. Popper. Nous avons vu que l’expérimentation correspondait à un processus de vérification, de confirmation de l’hypothèse : un test (les sphères qui roulent sur le plan incliné) assure à l’énoncé son caractère universel et nécessaire, la transforme en un fait ou une loi… Mais pour Popper, aucun test effectué ne peut nous assuré du caractère absolu, universel de ce qui est conclut… Pour cela, il faudrait tester tous les cas possibles autrement dit tester l’infini ! Aucun test, aucune expérimentation ne permet de vérifier définitivement une hypothèse, mais seulement – et c’est ce qui fait toute sa valeur ! – d’ajourner sa réfutation ! C’est logique ! Si un test est la conséquence nécessaire d’une hypothèse (qui en est le principe) nous avons donc H --> T. La seule conclusion que nous pouvons déduire a priori (loi de contraposition) est que nonT --> nonH. Traduisons : si le test échoue, l’hypothèse est nécessairement fausse ! En revanche si le test réussi, cela ne signifie pas que l’hypothèse est vraie, mais seulement qu’elle n’est pas fausse ! Toute expérimentation est donc une tentative de FALSIFICATION et une théorie est considérée comme vraie tant qu’on a pas pu mettre en évidence sa fausseté. On peut donc dire que les énoncés scientifiques sont vrais parce qu’ils ne sont pas encore faux ! Aucun fait ne peut donc prouver qu’il est absolument vrai mais seulement qu’il est actuellement irréfutable, que personne dans la communauté scientifique (donc la raison elle-même) n’est en mesure de mettre en place un dispositif théorico expérimental susceptible de le réfuter. Un fait est une affirmation qui oppose, dans l’état actuel des choses, une totale résistance à toute critique qui se veut méthodique. Mais en aucun cas il n’est à l’abri d’une réfutation même s’il a fait ses preuves ! Tout énoncé scientifique est en droit réfutable, même si dans les faits cela est impossible à réaliser. Ainsi, la théorie de la gravitation universelle qui avait pourtant fait les preuves de sa capacité à décrire le réel (qu’on se souvienne de la découverte de Neptune) s’effondre comme un château de carte ne 1916, lorsque A. Einstein publie la théorie de la relativité générale, montrant que cette théorie reposait sur des principes totalement faux, (comme l’homogénéité de l’espace et du temps…).
Tout énoncé est en droit réfutable avons-nous dit. Pour Popper, c’est justement ce caractère réfutable qui donne à un énoncé scientifique toute son objectivité. L’objectivité ne réside pas dans le fait d’être absolument vrai mais dans celui de pouvoir s’exposer à la réfutation, de se proposer comme susceptible d’être faux ! Ce dont il faut se méfier, c’est de toute théorie qui se présente comme étant en droit irréfutable, c’est-à-dire qui non seulement refuse de considérer comme pertinents les tests qui la réfutent, mieux encore qui démontre que les tests qui l’invalident, en réalité la confirment ! Une théorie irréfutable est une théorie qui parvient à montrer que puisse qu’elle est fausse, elle est vraie ! Voir les exemples que donne de cette attitude Spinoza dans l’Appendice à la première partie de l’Ethique. Ce n’est évidemment pas le cas des énoncés scientifiques ! Toutefois, si la conception de la découverte scientifique que propose Popper est pertinente en tant que logique, elle ne tient pas compte de la psychologie des hommes de sciences qui ne sont pas forcément près à admettre des expérimentations remettant en cause les théories qu’ils tiennent pour certaines. Prenons un exemple précis : la non découverte de la planète Vulcain. Les astronomes du XIX° observèrent, à l’instar de la planète Uranus, des "perturbations" dans sa trajectoire orbitale de la planète Mercure (la plus proche du Soleil) à son périhélie… Si celle-ci n’est pas conforme à ce que prévoit la théorie cela peut signifier que la théorie est fausse ou bien qu’un élément du système a été négligé : un corps céleste jouant le rôle de "troublante". En utilisant la méthode qui avait réussi pour Neptune, on s’empressa de déduire une planète expliquant ces perturbations et que l’on baptisa Vulcain. Seulement Vulcain ne fut jamais observée et on peut dire qu’elle resta un objet ou mieux encore un mythe mathématique ! Si l’on applique à cette situation la logique de Popper, nous avons-là un test qui échoue donc qui invalide la théorie de Newton (non T à non H) : la théorie de la gravitation universelle est donc fausse ! Or aucun savant de ce temps ne tira une telle conclusion. Rien de plus naturel selon l’épistémologue T. Kuhn, si l'on se réfère à son ouvrage La structure des révolutions scientifiques. Selon lui, les observations qui conduisent à la remise en cause d’une théorie, qu’il désigne sous le nom d’ANOMALIES sont la plupart du temps rejetées par la communauté scientifique qui les découvre, car la préoccupation de cette communauté n’est pas tant de réfuter la théorie qui la guide dans ses recherches que d’essayer d’en tirer toutes les conséquences, de réaliser tout son potentiel d’explication du réel. En somme : on ne peut pas demander à un physicien ou un astronome newtonien de chercher à réfuter Newton ! La théorie qui l’oriente structure son esprit, détermine sa façon de penser, de se poser des questions : elle constitue la SCIENCE NORMALE. Aussi plutôt que de remettre en cause la théorie dans laquelle il a été éduqué et a fait toute sa carrière, il préfère nier ou minimiser l’importance et l’enjeu des observations qui posent problème ! Le passage d’une théorie à une autre signifierait une remise en cause globale de sa façon de voir la réalité et que Kuhn appelle un PARADIGME. Une révolution scientifique ne peut donc jamais être un mouvement spontané : il faut que le système de pensée qui structure la pensée des hommes de science entre en crise (trop d’anomalies flagrantes) et qu’une théorie concurrente parvienne à rendre compte de façon pertinente de ce qui reste inexpliqué dans la science norme. Cette nouvelle théorie attire alors les plupart des spécialistes de la nouvelle génération, produisant une nouvelle science normale, un nouveau paradigme. L’ancien disparaissant définitivement lorsque la vieille génération part à la retraite ! Le renoncement à une théorie que l’expérimentation réfute et l’adoption d’une nouvelle hypothèse n’est donc pas un processus immédiat, il demande au moins deux générations !

C’est donc bien une RESISTANCE de l’esprit qui nous pousse à considérer les faits établis comme des vérités définitives sous prétexte qu’une expérimentation nous aurait permis d’obtenir le témoignage du réel ! Car nous voyons bien que ce qui a été vrai à un moment de l’histoire des sciences (la gravitation universelle par exemple), s’avère finalement inexacte. Les vérités d’hier sont perçues aujourd’hui comme des erreurs dont nous avons tendance à rire* (il n’y a qu’à songer à la certitude qu’avaient les anciens de l’immobilité de la terre et de sa position centrale dans un monde clos). Ce que nous considérons aujourd’hui comme vrai pourra très bien être tenu pour faux par les hommes de demain. Ce donc n’est pas parce que dans l’état actuel de nos connaissances les faits que nous avons élaborés sont inattaquables qui le resteront définitivement ! Voilà où se trouve l’illusion fondamentale de la raison : ne disposant pas, actuellement, des moyens de réfuter ce qu’elle a établi comme fait, la raison se persuade qu’ils sont une description de la réalité telle qu’elle est : une vérité absolue, définitive, éternelle ! Mais cette idée de vérité comme adéquation absolue de la raison et du réel ne peut rester qu’un horizon vers lequel tend la raison ; un projet qui motive – qui oriente - la connaissance, mais qui en soi ne peut jamais être atteint ! Toute vérité est constituée à l’intérieur d’un système, conditionnée par une certaine façon de se représenter la nature qui est elle-même historique. Ainsi, la théorie newtonienne de la gravitation universelle est définitivement vraie de la fin du XVII° jusqu’au début du XX°, c’est-à-dire à un moment bien précis de l’Histoire. C’est que la raison n’est pas une faculté immuable. C'est l'ignorance de cette HISTORICITE de la raison qui nous pousse à croire en l'existence de vérités définitives. La raison forge ses propres principes en fonction d’un certain état de ses connaissances et des problèmes nouveaux qu’elle rencontre ; et si les principes sur lesquels elle édifie un savoir sont bien a priori, cela ne signifie donc pas immédiatement donné ! Il suffit de prendre pour exemple le principe de causalité tel que nous l’avons défini ou encore le principe d’inertie : la raison les a forgé et appliqué à la nature à un moment de son histoire, en fonction d’un nombre bien déterminé de connaissances et de problèmes. Il ne peut y avoir de vérité définitive en science parce que les principes à partir desquels la raison détermine le réel ne sont pas définitifs.
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* Tout cela peut nous inspirer une réflexion à propos des erreurs du passé : nous y consacrerons un autre cours...

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