Tuesday, October 10, 2006

--- Sommes-nous des machines ? --- Deuxième heure

Le vivant - comme toute réalité matérielle - obéit à un ensemble de lois mécaniques dont la connaissance nous permet seule de nous faire de celui-ci une idée vraie.
Pour argumenter, considérons ce texte de Descartes extrait des Principes de la Philosophie :
  • « (…) je ne reconnais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose, sinon que les effets des machines ne dépendent que de l’agencement de certains tuyaux, ou ressorts, ou autres instruments, qui devant avoir quelques proportions avec les mains de ceux qui les font, sont toujours si grands que leurs figures et mouvement se peuvent voir, au lieu que les tuyaux et ressorts qui causes les effets des corps naturels sot ordinairement trop petits pour être aperçus par nos sens. Et il est certain que toutes les règles des mécaniques appartiennent à la physique, en sorte que toutes les choses qui sont artificielles sont avec cela naturelles ».
(a) La thèse cartésienne de "l'animal-machine".
Il est clair que dans ce texte Descartes propose de penser le vivant sur le modèle de la machine, et qu’un dispositif mis au point par la mains de l’homme devient le fil conducteur d’un programme de recherche : comprendre le vivant en mettant en lumières tous les éléments qui entre dans sa composition, produisant mécaniquement une phénomène naturel observable sous la forme de « la vie » ! Il suffit donc, pour comprendre le fonctionnement d’un être vivant de suivre les mêmes principes que ceux qui permettent d’expliquer le fonctionnement d’une machine. Or comment explique-t-on le fonctionnement d’une machine ? Par les lois de la mécanique. Autrement dit : chaque mouvement qui s’opère dans la machine s’explique par la transmission de ce mouvement par l’intermédiaire d’un ou plusieurs éléments qui composent cette machine, par un ensemble de parties agissant les une sur les autres. Par exemple, les engrenages d’une montre : chaque rouage est poussé par un autre à fonctionner avec, à la base, un ressort qui libère du mouvement – autrement dit de l’énergie ; et tout ce dispositif d’engrenage permet bien la transmission d’un mouvement du ressort qui se détend aux aiguilles qui mesurent le temps qui passe sur un cadran… Les principes de la mécaniques sont également applicables à une partie de billard : chaque boule agit sur une autre, depuis celle qui a été choqué par la queue du joueur jusqu’à celle qui tombe dans le trou, mais là encore tout ce dispositif a permis d’opéré le passage d’un mouvement initial (la translation de la queue) à un état final (le trajet déterminé d’une boule bien définie sur le tapis).

C’est la même chose pour un corps vivant : « je ne reconnais aucune différence » : un être vivant doit s’envisager de la même façon qu’une machine, comme une « machine qui se remue de soi-même » dit Descartes dans un autre texte. Un corps vivant n’est pas autre chose qu’un système de rouages, de pièces d’engrenages liées entre elles de façon à produire chaque mouvement propre à cet être… Chaque mouvement qui font qu’il est vivant et qu’il n’est pas mort ! Respiration, circulation sanguine, digestion, comportement déterminé dans son milieu… Tout ce qui fait qu’il est autre chose qu’une masse de matière inerte, comme cela peut être le cas d’un cadavre, doit pouvoir s’expliquer mécaniquement ! La mort n’est que la conséquence de l’interruption de ce processus mécanique. Il y a le même rapport entre un cadavre et une montre arrêtée : un engrenage est cassé ou le ressort est détendue ; la transmission du mouvement cesse ; le système est détruit. Casser sa pipe, c’est briser un ensemble complexe de parties interdépendantes produisant un mouvement bien déterminé qui font la vie. Le cœur est donc une pompe qui alimente en fluide le circuit sanguin, les poumons des soufflets permettant d’entretenir une combustion etc. Tout dans un corps est donc comparable à des mécanisme mis au point par la main de l’homme (comme le dit le texte : aux « machines que font les artisans »)…

On voit donc que le vivant et la machine sont parfaitement comparables. Mais s’agit-il seulement d’une ANALOGIE ?
Il faut déjà se demander ce que l’on entend par analogie.
On pourrait penser qu’il y a entre une machine (un automate, par exemple) et un corps vivant une simple analogie, c’est-à-dire une identité qui n’existe qu’entre des rapports et non entre les termes de ce rapport. Dans ce cas un être vivant n’est pas une machine, mais si l’on se donne comme principe que tout se passe comme s’il en était une… Son fonctionnement nous paraîtra plus clair ! La machine n’est qu’un MODELE, un analogon, pour organiser notre réflexion (comme nous l’avons dit plus haut : un fil directeur pour un programme de recherche). Dans un tout autre texte, extrait du Discours de la Méthode, Descartes semble dire qu’il n’y a qu’une simple analogie : car si nous devons supposer que l’animal est une machine, elle à été, contrairement aux automates produits par l’industrie humaine, faite « des mains de Dieu » et donc « incomparablement mieux ordonnées », ayant en soi « des mouvement plus admirables, qu’aucun qui puisse être inventé par les hommes ». Incomparable signifie bien, ici qu’elle ne sont pas de même nature et ce que l’on peut comparer c’est seulement un RAPPORT : rouages/machine = organes/animal. L’animal n’est pas une machine ; il n’y a pas identité.

Toutefois, si l’on va jusqu’au bout du texte, il n’est pas certain qu’il n’y ait qu’une simple analogie entre deux réalités de nature bien distincte. Car, précise le texte, on ne peut faire « aucune » différence entre une machine et un corps vivant A PART (« sinon qu’en effet… ») que les éléments (« tuyaux, ou ressorts… ») qui composent une machine sont forcément visibles (« se peuvent voir »), puisqu’elles sont faites de la main de l’homme alors que ceux qui composent un corps vivants échappent en grande partie à notre regard (« trop petits pour être aperçus par nos sens »). En somme, ce qui distingue un corps vivant d’un automate, produit de l’industrie humaine, c’est que la mécanique qui compose le vivant est trop subtile pour être actuellement visible : elle est microscopique ! Si le vivant nous demeure, en tant que produit de la nature, relativement énigmatique, ce n’est pas parce qu’il est en soi mystérieux, mais parce que nous ne disposons pas encore d’instruments nous permettant d’observer et de mesurer des quantités de matière en mouvement. Mais ce n’est qu’une question de temps ! Lorsque nous disposerons de tels outils, les rouages du vivant nous apparaîtront aussi clairement que ceux qui résultent de la main de l’homme. Il n’y a, par conséquent, aucune différence de nature entre un vivant et un automate, mais seulement une différence dans le DEGRE de complexité ! Dans les deux cas ce sont les lois du mouvement qui président à son fonctionnement. Les animaux et les machines : c’est la même chose… mais pas dans les mêmes proportions ! Il y a bien chez Descartes une unité du vivant et de la machine, voilà pourquoi certains cartésiens n’hésiteront pas à proposer la théorie de l’animal-machine, de la stricte équivalence de l’un et de l’autre.

Wednesday, September 20, 2006

--- Sommes-nous des machines ? --- Première heure.

LE VIVANT (est-il une machine ?)


Introduction.

Qu’est-ce qu’une machine ? Un ensemble de parties assemblées entre elles (interdépendantes les une des autres) afin d’opérer la transformation d’un mouvement initial reçu. Par exemple une montre : c’est un assemblage de rouages qui transforment le mouvement d’un ressort qui se détend (ce ressort fournissant l’énergie nécessaire à la mise ne mouvement de chaque partie du mécanisme) en un déplacement régulier, métronomique, d’aiguilles sur un cadran. Le tout étant organisé dans un but précis : mesurer l’écoulement du temps. Pour fonctionner, une machine se contente donc d’obéir aveuglément aux lois de la mécanique : chaque partie réagit nécessairement en fonction de l’action qu’exerce sur elle les parties antécédentes (ainsi le comportement d’un rouage de la montre est entièrement déterminé par celui des rouages qui agissent sur lui). Dans un mécanisme, chaque maillon de la chaîne, chaque élément du processus agit aveuglément sur les autres qui subissent passivement son action. On pourrait raisonnablement concevoir le vivant comme une machine car ce qui caractérise un organisme est, comme une machine, un ensemble de parties visant à assurer le fonctionnement d'un ensemble. Un être vivant serait donc une machine obéissant à des processus mécaniques plus complexes à percevoir que ceux qui sont issus de l’industrie humaine. Ainsi une cellule serait une usine microscopique transformant de l’énergie en matière ou de la matière en énergie…

Toutefois, ne s’agit-il pas là d’une comparaison somme toute grossière entre deux formes de réalités qui ne doivent pas être confondues ? Une machine reste un objet qui n’a rien de vivant ! Elle est essentiellement un composé artificiel de matière inerte , un agencement de la main de l’homme. Or ce qui est caractéristique de la matière inerte, c’est que son état dépend intégralement des forces qui agissent sur elle sans qu’elle puisse opposer de résistance à cette action (par exemple, l’état de la cire, solide ou liquide, dépend de la température à laquelle elle est exposée). Ce n’est justement pas le cas du vivant. Aussi rudimentaire soit-il, comme l’amibe, il ne subit pas passivement l’action des forces extérieures mais peut s’y adapter activement grâce à tout un ensemble de processus internes qui lui permettent de maintenir son unité morphologique malgré les variations de l'environnement. Ces processus, qui permettent justement de distinguer le vivant de la matière inerte sont :

  1. L’assimilation. La capacité de rendre semblable à soi ce qui est autre (une bactérie va s’emparer d’une substance qui n’a rien à voir avec elle - un sucre, par exemple – à partir de laquelle elle va fabriquer sa propre protéine. Grâce à des catalyseurs biologiques, les diastases, elle décompose et recombine les éléments de la substance conformément à sa structure propre. Ce processus de dégradation et de synthèse définit le métabolisme. Propriété tellement importante qu’on peut se demander si elle n’est pas l’essence même du vivant ! « Le métabolisme, c’est la vie même ! ».
  2. La croissance. Le métabolisme permet au vivant de s’accroître jusqu’à atteindre une taille spécifique. Le processus s’interrompt alors… Il peut laisser la place à celui de l’autoréparation si le vivant subit une dégradation qui menace son unité morphologique.
  3. La reproduction. Qu’elle se fasse par fusion de gamètes (mâles et femelle), c’est-à-dire par le rencontre de cellules spécifiques à la reproduction (fécondation) ou par scissiparité (la division en deux d’un même individu dans la reproduction agame), en tout état de cause, le vivant est en mesure de produire un individu nouveau à partir d’un ancien (qu’il s’agisse d’un être tout autre dans le cas de la fécondation, ou d’un véritable double dans celui de la duplication).

Il semble donc que tout vivant semble s’organiser de lui-même afin d’atteindre un but qui est interne à l’organisme (se conserver, se reproduire…), ce qui n’a évidemment aucun sens pour une machine ! La vivant peut-il se réduire à un ensemble de processus mécaniques ou bien dispose-t-il d’une spécificité qui le rend irréductible à ceux-ci ? Et si nous tenons à voir dans le vivant une machine, à quelles conditions pouvons-nous concevoir celui-ci dans recourir à l’idée d’une finalité interne ?

Wednesday, September 06, 2006

--- "Existe-t-il des vérités définitives ?" --- Dixième heure.

Puisque la vérité n'est qu'un cas particulier de l'erreur, qu'est-ce qui permet à une croyance de se distinguer des autres ? D'où tire-t-elle sa puissance puisque ce n'est pas d'une adéquation avec la réalité ?

(2) la vérité n'est qu'une croyance plus apte que les autres à permettre une domination du réel.
Pour développer cette thèse voir le texte de Nietzsche extrait de la Volonté de Puissance et son explication.


_________

Conclusion.
Nous sommes partis du principe que la vérité était par nature définitive. En tant que pensée nécessaire élaborée méthodiquement par la raison, en effet, il nous a d'abord semblé qu'on ne pouvait revenir dessus. Mais en approfondissant la question, nous avons vu que la raison ne cesse de revenir sur ses propres principes, de remettre en cause les bases sur lesquelles elle a fondé son propre savoir ; de reconnaître ses erreurs, ce qui fait justement sa force. Soit, la raison a cette faculté d'admettre ses erreurs et de les dépasser, mais comme ce processus est sans fin, l'idée d'une vérité définitive se trouve bien compromise.
Mais dans ces conditions n'est-ce pas l'idée même de vérité qui devient problématique ? Une vérité qui n'est pas définitive, n'est-ce pas la même chose qu'une erreur non encore reconnu comme telle, autrement dit : une croyance ? Il semble bien, dans ces conditions que le partage fondamental - entre "croire" d'un côté et "savoir" de l'autre (sur lequel nous avons basé notre réflexion) doit être nuancé et reconnaître que le savoir reste un système de croyances qui se distingue de tous les autres par son extrême efficacité, par l'action qu'elle rend possible à ceux qui en disposent !

Tuesday, September 05, 2006

--- "Existe-t-il des vérités définitives ?" --- Neuvième heure.

Nous avons donc vu que la raison construit son objet (la vérité) à partir de ses propres principes, qu'elle forge elle-même et qu'en aucun cas elle ne tire "touts faits" de l'expéreince immédiate. Et du coup, si les principes sont modifiés, c'est l'objet élaboré qui devient autre qu'il n'était. On l'a bien compris : il ne peut y avoir de vérités définitives dans les sciences, mais il n'empêche que nous gardons encore à l'esprit l'idée d'une Raison qui "tend" vers une connaissance adéquate de la réalité comme vers un "horizon". Toutefois, un regard attentif sur l'histoire des sciences, peut nous amener à conclure davantage à un mouvement incessant de rectification d'erreurs devenues soudain grossières, qu'à celui d'une conquête progressive de vérités éternelles, ou encore à une ascension inexorable vers la compréhension définitive de la nature intime du réel ! Et si nous n'étions jamais sortis de l'erreur ? De l'impossibilité de vérités définitives ne faut-il pas conclure que nos certitudes les plus objectives dissimulent des fictions, des croyances avec lesquelles nous organisons la réalité ? Dans ces conditions qu'est-ce qui nous pousse à tenir nos erreurs pour des pensées nécessaires ?
- III - Nous appelons "vérité" non pas un savoir rigoureux rendant compte objectivement (et définitivement) de la réalité ; mais une croyance rendant possible une domination du réel : une pensée nécessaire... à l'action.
(1) On n'échappe pas à l'erreur. La science découvre moins des vérités définitives que des problèmes nouveaux.
Se moquer ou condamner les hommes du passé, sous prétexte que ce qu'ils affirmaient à propos du réel nous paraît aujourd'hui erroné, n'a aucun sens. Il n'est pas certain que nous soyons beaucoup plus qu'eux débarrasés de l'erreur, dispensés de nous tromper ! En effet il serait faux de croire que la "découverte" d'un fait ou d'une loi nouvelle vient meubler un vide mental, combler une carence épistémologique, ajouter une représentation de l'univers celle qui préexistaient déjà dans notre esprit... En réalité chaque nouvelle vérité prend la place d'une croyance qui occupait l'esprit sur le même sujet. Il n'y a pas l'ajout d'une pensée supplémentaire mais substitution d'une représentation à une autre : la découverte de l'existence du vide au XVII° siècle prend la place de la croyance qui dit que "la nature a horreur du vide" ; la compréhension de la relativité de l'espace-temps, fonction d'un champ gravitationnel remplace la certitude de l'homogénéité et de l'agbsoluité de l'espace et du temps. Bien sûr ce mouvement se fait entre des pensées qui ne sont pas de même nature : c'est une vérité contre une erreur, un savoir contre une croyance ; il y a donc bien un changement qualitatif et c'est en ce sens que l'on peut parler d'un "progrès" ; mais ce que met à jour une vérité nouvelle, c'est une connaissance "mal faite" avec laquelle les hommes organisaient fort bien leur rapport au monde et qui n'était pas perçue comme fausse ! Et pour cause il n'avaient aucun moyen de s'en rendre compte : la conscience de l'erreur ne peut être que rétrospective ; le faux n'émerge que par récurrence. En même temps qu'un savant découvre la raison d'un phénomène, il met à jour une connaissance objective, et seulement alors, il perçoit que ce que l'on pensait était faux. Juste avant, la chose était impossible ! Comme le dit si justement Spinoza : "Verum index sui et falsi" que l'on peut traduire par le vrai se montre de lui-même et montre simultanément le faux !
Dès lors, à moins d'imaginer que le progrès scientifique est un processus achevé, il y aura dans l'avenir de nouvelles découvertes et par conséquent la mise à jour d'erreurs dont nous ne pouvons avoir actuellement conscience ; des représentations de l'univers que nous tenons pour des vérités définitives. Tant qu'il y a progrès scientifique, il est strictement impensable d'imaginer un état du savoir qui aurait éradiquer l'erreur de l'esprit des hommes. Mépriser ou rire des savants anciens, qui considéraient que la terre était immobile et au centre d’un monde clos, que la nature avait horreur du vide, est une marque de sottise. On ne peut leur adresser aucun reproche sous prétexte qu’ils se sont trompés ! S’ils se sont trompés, c’est parce qu’ils ne disposaient pas des bases intellectuelles (des principes) et des dispositifs techniques (instruments d’observation et de mesure) pour penser autre chose que ce qu’ils ont affirmé. Au contraire ! il faut les respecter car ils ont osé penser, exploiter les connaissances de leur temps pour poser des problèmes, inventer des explications, faire surgir des idées nouvelles qui ont, de proche en proche, permis toutes les révolutions dans le savoir humain. En somme, même si ce qu’il ont affirmé se révèle finalement faux, il y a quelque chose qui reste vrai : c’est leur démarche et à défaut de dire des choses vraies, ils "étaient dans le vrai," au sens où ils ont participé à la vie du vrai. La seule erreur qui soit réellement condamnable c'est celle dans laquelle on "persévère", en continuant à tenir pour vraie une représentation de la réalité que l'élaboration de faits nouveaux à falsifiée. Par exemple considérer que, même si les faits le démentent, la nature a tout de même horreur du vide puisque Aristote le pense ! C'est-là préférer les raisons de l'autorité à l'autorité de la raison, ce qui revient à faire le raisonnement suivant : c'est faux mais c'est vrai ! Bref l'erreur qui refuse d'être reconnue comme telle une fois qu'elle est mise à jour cesse d'être "erreur" pour devenir "bêtise", c'est-à-dire le refus de la pensée critique. Au fond, celui qui continue à défendre les conclusions d'Aristote alors qu'elles n'ont plus cours fait, paradoxalement, violence à Aristote.
Il est absurde de mépriser l’erreur, elle est le premier état de la pensée ! Quand on se met à penser on commence toujours par se tromper. Comme le dit Bachelard, "Quand il se présente à la culture scientifique, l'esprit n'est jamais jeune, il est même très vieux car il a l'âge de ses préjugés, accéder à la science, c'est spirituellement rajeunir". Il est tout autant absurde se s'imaginer débarrasé de l'erreur parce que nous en avons corrigé certaines... Mais alors qu'est-ce qui change avec le progrès scientifique ? C'est la quantité de problèmes que la raison se pose ! Un homme du XVII° siècle vit dans un monde qui lui semble plus simple à comprendre que le nôtre pour nous-mêmes. Le progrès des sicences débouche sur une conscience toujours plus accrue de la complexité de notre univers. C'est justement cette conscience du caractère problématique et non le fait de posséder des vérités définitives qui est le signe d'un développement toujours plus considérable de la rationalité.

Monday, September 04, 2006

--- "Existe-t-il des vérités définitives ?" --- Huitième heure.

Alors que les objets mathématiques sont de pures idéalités (n’ayant un caractère nécessaire qu’à l’intérieur d’un système déductif), les faits et les lois, nous venons de le voir, sont tout autant des constructions rationnelles, mais à la différence des théorèmes, "confirmées" par le réel. Il faudrait donc, pour qu’elle cesse d’être vraies que la nature cesse d’être ce qu’elle est : ce qui est évidemment inconcevable ! Par exemple, il y a eu des dinosaures sur terre – troisième planète du système solaire, etc. - il y a 200 millions d’années, voilà un fait établi sur lequel il n’est pas possible de revenir et quand bien même la terre, le système solaire lui-même aura cessé d’exister, il ne cessera pas d’être vrai. Un fait est bien une VERITE ETERNELLE, une affirmation absolument nécessaire puisqu’elle décrit un réel sur lequel il est impossible de revenir ! Mais n’y a-t-il pas une illusion de la raison à croire que ce qu’elle a établi à un moment de son développement est une réalité absolue sur laquelle il n’est pas possible de revenir ? Ne peut-on pas admettre que les faits les plus avérés à un moment de l’histoire subissent aussi des remaniements considérables, donnant le sentiment que le réel se dérobe toujours à la raison ?
(3) La science progesse en mettant en cause ses propres affirmations.
Si l’on observe attentivement l’histoire, force est de constater que les sciences elles-mêmes ne cessent de remettre en cause leurs propres vérités. Même si de tels bouleversements ne se font pas au jour le jour, ils sont le résultat d’une logique de la découverte scientifique qu’a fort bien mis en évidence le philosophe K. Popper. Nous avons vu que l’expérimentation correspondait à un processus de vérification, de confirmation de l’hypothèse : un test (les sphères qui roulent sur le plan incliné) assure à l’énoncé son caractère universel et nécessaire, la transforme en un fait ou une loi… Mais pour Popper, aucun test effectué ne peut nous assuré du caractère absolu, universel de ce qui est conclut… Pour cela, il faudrait tester tous les cas possibles autrement dit tester l’infini ! Aucun test, aucune expérimentation ne permet de vérifier définitivement une hypothèse, mais seulement – et c’est ce qui fait toute sa valeur ! – d’ajourner sa réfutation ! C’est logique ! Si un test est la conséquence nécessaire d’une hypothèse (qui en est le principe) nous avons donc H --> T. La seule conclusion que nous pouvons déduire a priori (loi de contraposition) est que nonT --> nonH. Traduisons : si le test échoue, l’hypothèse est nécessairement fausse ! En revanche si le test réussi, cela ne signifie pas que l’hypothèse est vraie, mais seulement qu’elle n’est pas fausse ! Toute expérimentation est donc une tentative de FALSIFICATION et une théorie est considérée comme vraie tant qu’on a pas pu mettre en évidence sa fausseté. On peut donc dire que les énoncés scientifiques sont vrais parce qu’ils ne sont pas encore faux ! Aucun fait ne peut donc prouver qu’il est absolument vrai mais seulement qu’il est actuellement irréfutable, que personne dans la communauté scientifique (donc la raison elle-même) n’est en mesure de mettre en place un dispositif théorico expérimental susceptible de le réfuter. Un fait est une affirmation qui oppose, dans l’état actuel des choses, une totale résistance à toute critique qui se veut méthodique. Mais en aucun cas il n’est à l’abri d’une réfutation même s’il a fait ses preuves ! Tout énoncé scientifique est en droit réfutable, même si dans les faits cela est impossible à réaliser. Ainsi, la théorie de la gravitation universelle qui avait pourtant fait les preuves de sa capacité à décrire le réel (qu’on se souvienne de la découverte de Neptune) s’effondre comme un château de carte ne 1916, lorsque A. Einstein publie la théorie de la relativité générale, montrant que cette théorie reposait sur des principes totalement faux, (comme l’homogénéité de l’espace et du temps…).
Tout énoncé est en droit réfutable avons-nous dit. Pour Popper, c’est justement ce caractère réfutable qui donne à un énoncé scientifique toute son objectivité. L’objectivité ne réside pas dans le fait d’être absolument vrai mais dans celui de pouvoir s’exposer à la réfutation, de se proposer comme susceptible d’être faux ! Ce dont il faut se méfier, c’est de toute théorie qui se présente comme étant en droit irréfutable, c’est-à-dire qui non seulement refuse de considérer comme pertinents les tests qui la réfutent, mieux encore qui démontre que les tests qui l’invalident, en réalité la confirment ! Une théorie irréfutable est une théorie qui parvient à montrer que puisse qu’elle est fausse, elle est vraie ! Voir les exemples que donne de cette attitude Spinoza dans l’Appendice à la première partie de l’Ethique. Ce n’est évidemment pas le cas des énoncés scientifiques ! Toutefois, si la conception de la découverte scientifique que propose Popper est pertinente en tant que logique, elle ne tient pas compte de la psychologie des hommes de sciences qui ne sont pas forcément près à admettre des expérimentations remettant en cause les théories qu’ils tiennent pour certaines. Prenons un exemple précis : la non découverte de la planète Vulcain. Les astronomes du XIX° observèrent, à l’instar de la planète Uranus, des "perturbations" dans sa trajectoire orbitale de la planète Mercure (la plus proche du Soleil) à son périhélie… Si celle-ci n’est pas conforme à ce que prévoit la théorie cela peut signifier que la théorie est fausse ou bien qu’un élément du système a été négligé : un corps céleste jouant le rôle de "troublante". En utilisant la méthode qui avait réussi pour Neptune, on s’empressa de déduire une planète expliquant ces perturbations et que l’on baptisa Vulcain. Seulement Vulcain ne fut jamais observée et on peut dire qu’elle resta un objet ou mieux encore un mythe mathématique ! Si l’on applique à cette situation la logique de Popper, nous avons-là un test qui échoue donc qui invalide la théorie de Newton (non T à non H) : la théorie de la gravitation universelle est donc fausse ! Or aucun savant de ce temps ne tira une telle conclusion. Rien de plus naturel selon l’épistémologue T. Kuhn, si l'on se réfère à son ouvrage La structure des révolutions scientifiques. Selon lui, les observations qui conduisent à la remise en cause d’une théorie, qu’il désigne sous le nom d’ANOMALIES sont la plupart du temps rejetées par la communauté scientifique qui les découvre, car la préoccupation de cette communauté n’est pas tant de réfuter la théorie qui la guide dans ses recherches que d’essayer d’en tirer toutes les conséquences, de réaliser tout son potentiel d’explication du réel. En somme : on ne peut pas demander à un physicien ou un astronome newtonien de chercher à réfuter Newton ! La théorie qui l’oriente structure son esprit, détermine sa façon de penser, de se poser des questions : elle constitue la SCIENCE NORMALE. Aussi plutôt que de remettre en cause la théorie dans laquelle il a été éduqué et a fait toute sa carrière, il préfère nier ou minimiser l’importance et l’enjeu des observations qui posent problème ! Le passage d’une théorie à une autre signifierait une remise en cause globale de sa façon de voir la réalité et que Kuhn appelle un PARADIGME. Une révolution scientifique ne peut donc jamais être un mouvement spontané : il faut que le système de pensée qui structure la pensée des hommes de science entre en crise (trop d’anomalies flagrantes) et qu’une théorie concurrente parvienne à rendre compte de façon pertinente de ce qui reste inexpliqué dans la science norme. Cette nouvelle théorie attire alors les plupart des spécialistes de la nouvelle génération, produisant une nouvelle science normale, un nouveau paradigme. L’ancien disparaissant définitivement lorsque la vieille génération part à la retraite ! Le renoncement à une théorie que l’expérimentation réfute et l’adoption d’une nouvelle hypothèse n’est donc pas un processus immédiat, il demande au moins deux générations !

C’est donc bien une RESISTANCE de l’esprit qui nous pousse à considérer les faits établis comme des vérités définitives sous prétexte qu’une expérimentation nous aurait permis d’obtenir le témoignage du réel ! Car nous voyons bien que ce qui a été vrai à un moment de l’histoire des sciences (la gravitation universelle par exemple), s’avère finalement inexacte. Les vérités d’hier sont perçues aujourd’hui comme des erreurs dont nous avons tendance à rire* (il n’y a qu’à songer à la certitude qu’avaient les anciens de l’immobilité de la terre et de sa position centrale dans un monde clos). Ce que nous considérons aujourd’hui comme vrai pourra très bien être tenu pour faux par les hommes de demain. Ce donc n’est pas parce que dans l’état actuel de nos connaissances les faits que nous avons élaborés sont inattaquables qui le resteront définitivement ! Voilà où se trouve l’illusion fondamentale de la raison : ne disposant pas, actuellement, des moyens de réfuter ce qu’elle a établi comme fait, la raison se persuade qu’ils sont une description de la réalité telle qu’elle est : une vérité absolue, définitive, éternelle ! Mais cette idée de vérité comme adéquation absolue de la raison et du réel ne peut rester qu’un horizon vers lequel tend la raison ; un projet qui motive – qui oriente - la connaissance, mais qui en soi ne peut jamais être atteint ! Toute vérité est constituée à l’intérieur d’un système, conditionnée par une certaine façon de se représenter la nature qui est elle-même historique. Ainsi, la théorie newtonienne de la gravitation universelle est définitivement vraie de la fin du XVII° jusqu’au début du XX°, c’est-à-dire à un moment bien précis de l’Histoire. C’est que la raison n’est pas une faculté immuable. C'est l'ignorance de cette HISTORICITE de la raison qui nous pousse à croire en l'existence de vérités définitives. La raison forge ses propres principes en fonction d’un certain état de ses connaissances et des problèmes nouveaux qu’elle rencontre ; et si les principes sur lesquels elle édifie un savoir sont bien a priori, cela ne signifie donc pas immédiatement donné ! Il suffit de prendre pour exemple le principe de causalité tel que nous l’avons défini ou encore le principe d’inertie : la raison les a forgé et appliqué à la nature à un moment de son histoire, en fonction d’un nombre bien déterminé de connaissances et de problèmes. Il ne peut y avoir de vérité définitive en science parce que les principes à partir desquels la raison détermine le réel ne sont pas définitifs.
__________

* Tout cela peut nous inspirer une réflexion à propos des erreurs du passé : nous y consacrerons un autre cours...

Wednesday, August 30, 2006

--- "Existe-t-il des vérités définitives ?" --- Septième heure.

(2) A propos de la raison qui "fait parler" la nature : texte de Kant, extrait de la Critique de la Raison Pure et son explication.

Monday, August 28, 2006

--- "Existe-t-il des vérités définitives ?" --- Sixième heure.

Sans doute êtes vous prêts à admettre qu’il n’y a pas de vérité définitives en mathématiques et qu’il était un peu hâtif de prendre cette science comme modèle pour réfléchir sur la notion de vérité ! On ne rencontre dans ce domaine que des objets intelligibles, pures constructions de la raison, et la question de savoir s’ils nous renseignent sur les choses dont nous faisons sensiblement l’expérience ne se pose pas. Songez qu’un mathématicien comme Riemann ne se soucie absolument pas de savoir si l’espace qu’il invente pourrait faire l’objet d’une observation empirique ! Soit… Mais si l’on considère non plus des théorèmes mais des FAITS, c’est-à-dire des vérités portant sur une réalité observable, mesurable et vérifiable par l’entremise de nos sens, il n’est plus possible de nier leur caractère définitif. Si je dis que Louis XIV est mort en 1715 ou que Neptune est la huitième planète du système solaire, il s’agit bien là de faits vrais absolument et pour l’éternité ! Contrairement aux théorèmes qui ne sont vrais qu’à l’intérieur d’un système déductif possible parmi d’autres, les faits sont, quant à eux, fondés sur la réalité extérieure, qui est la même pour tous les êtres raisonnables : qui est UNE ! Bref, si les axiomatiques, édifices immanents à la raison qui produisent des objets a priori et qui ne sont vrais que formellement, sont multiples ; les faits, quant à eux, transcendent la raison qui ne peut les connaître qu’a posteriori sous forme de vérité matérielles* sur lesquelles il n’est pas possible de revenir ! Plutôt que le "théorème", c'est le "fait" qui serait un bien meilleur fil conducteur pour réfléchir sur la notion de vérité… Mais cette distinction est-elle pertinente ? Il convient de mieux préciser cette notion.
- II - La rigueur et la conséquence ne suffisent pas à produire des vérités définitives, encore faut-il qu'elles correspondent sur une réalité observable.

(1) Les faits sont des constructions de la raison.
Nous nous sommes donnés comme point de départ la définition suivante : un fait est un jugement universel et nécessaire qu’effectue un être raisonnable à propos d’une réalité observable… Tout corps qui chute suit un mouvement uniforme et accéléré, voilà une observation objective, qu’on est bien forcé d’admettre, que l’on soit Chinois communiste ou Yankee protestant, dès lors qu’on vaut envoyer des astronautes ou des taïkonautes dans l’espace ! Mais si l’on y réfléchit un peu, on se rend compte que les faits ne sont jamais des données immédiates de l’expérience ! L’apparence (maintes fois perçue) d’un corps qui chute ne vous permettra en aucun cas de juger de la nature de sa trajectoire… Même le regard le plus perçant reste aveugle à un fait qui se dérobe ! Tout au plus pourrait-on imaginer qu’une force oblige ce corps à aller vers le bas et des discussions sans fin sen suivront sur la nature de cette force (interne ou non à la chose)… Mais il ne s’agirait que d’opinions !**

Les faits ne sont donc pas des donnés immédiatement dans l'expérience mais "sont faits" autrement dit fabriqués ! Là encore, il s’agit d’un objet qui résulte d’un travail méthodique de la raison et non d’une chose qui vous saute aux yeux ! Pour bien comprendre cette idée, prenons pour exemple la découverte de la planète Neptune par U. Le Verrier en 1846. Le Verrier, astronome à l’observatoire de Paris, sait que la planète Uranus, qui est à cette époque la plus lointaine des planètes connues du système solaire, présente des perturbations lorsqu’on observe sa trajectoire sur son orbite képlérienne. Selon une méthode créée par Newton, on explique ces perturbations par des troublantes, c’est-à-dire les planètes géantes voisines dont la présence proximité d’Uranus influence la trajectoire de celle-ci. Mais après avoir expliqué les effets de Jupiter et Saturne, un résidu de perturbation reste inexpliqué : sa trajectoire n’est toujours pas conforme à celle qu’elle devrait suivre selon les lois de la gravitation universelle. A ce stade un problème se pose : ou bien les lois de Newton sont inexactes ou bien un élément échappe aux astronomes… Comme il n’est pas question de remettre en cause les lois de la physique, Le Verrier propose d’expliquer ce résidu par une troisième troublante assez lointaine pour avoir échappé aux astronomes. Il va traduire cette idée sous forme mathématique : il calcule la masse et la distance et pas suite sa magnitude (c’est-à-dire son éclat apparent) ; enfin, il indique sa position. Mais à ce stade Neptune n’est encore qu’un objet mathématique, un théorème de la physique mathématique et pas encore un fait ! Encore faut-il que son calcul aboutisse à une constatation. L’existence de Neptune fut donc établie lorsqu’on la vit. Ce qui fut fait par l’observatoire de Berlin (le mieux outillé pour découvrir la planète). Le calcul de Le Verrier a déterminé le point où elle devait être mais c’est le télescope qui a permis de constater qu’elle y était !

On voit donc, à travers cet exemple, que la connaissance d’un fait n’est possible que si la raison se tourne vers la réalité et en tire, à partir de l’expérience sensible, une vérité . Mais il serait faux de croire que la réalité donnée dans l'expérience sensible peut à elle seule nous dévoiler un fait ! Les données immédiatement observables ne peuvent à elles seules instruire la raison ! C’est flagrant avec notre exemple : un simple regard tourné vers le ciel est incapable de saisir quelque chose comme la planète Neptune, celle-ci reste totalement invisible, ni même de percevoir quelque chose comme des perturbations dans la trajectoire des corps célestes. Une telle OBSERVATION est impossible si l’on ne dispose pas de la physique mathématique qui nous fait savoir a priori, comment les corps célestes doivent se déplacer (lois de newton) et comment construire les instruments permettant de les appréhender (télescopes, etc.). C’est donc englobé dans un dispositif déjà élaboré par la raison qu’une donnée de l’expérience peut nous paraître instructive ou problématique. Seule la raison peut mesurer l’écart entre ce qui est observé à partir de ses propres principes (la trajectoire orbitale réelle d’Uranus) et ce qu'elle anticipait, toujours à partir deses propres principes (sa trajectoire théorique) ! Il n'y a que la raison qui peut s'interroger sur les causes d’une perturbation résiduelle. Même chose pour la solution proposée : l’HYPOTHÈSE d’une planète encore invisible est certes astucieux mais découle très logiquement des principes dont la raison dispose et ne laisse aucune place à l’arbitraire. Le Verrier a une confiance aveugle en Newton : son "invention" est intégralement déduite des données d'un problème qui n'a de sens qu'à la lumière de la théorie de la gravitation universelle ! Songez que notres astroniome n'est pas le seul, à la même époque, à travailler sur cette hypothèse et qu'il est en concurence avec d'autres savants européens. Sans doute me direz-vous que son hypothèse reste un théorème tant qu’il n’y a pas VERIFICATION et que, in fine, c'est toujours du réel que provient la sentence. Mais on ne peut passer d’un objet mathématique à une réalité physique, d’une hypothèse à un fait établi sans un dispositif expérimental ! En effet pour vérifier une hypothèse, il faut pouvoir constater une de ses conséquences possibles dans la nature (la position de Neptune dans le ceil est bien une conséquence de sa distance par rapport à Uranus). Il faut donc produire les conditions d’observation d’un phénomène que nous ignorons encore mais que nous pouvons déjà anticiper ! C’est, une fois encore, la raison qui est à l’œuvre dans un tel dispositif (qu’elle conçoit, là encore, à partir de ses propres principes). Expérimenter c'est s'attendre à percevoir ce qui naturellement se dérobe à nos regards, mais que nous avons déjà établi par déduction et qui fait déjà l'objet d'une "expérience possible". Certes tant que la nature ne parle pas, il n'y qu'une expérience possible (un théorème) et non une "expérience réelle" (un fait). Mais retenons tout de même que sans la raison pour lui poser les bonnes questions, la nature resterait muette.

Il faut donc en conclure qu'un fait ne peut être constaté que parce qu’il a été constitué à partir d’un système de principes qui expriment la rationalité. Etablir un fait reste, comme en mathématique une démarche déductive, voilà pourquoi il est impossible de nier un fait lorsqu’on est raisonnable. Non parce qu’il crève les yeux – c’est toujours une illusion rétrospective – mais parce qu’il est la conséquence nécessaire d’un système de pensée auquel nous ne pouvons échapper… Voilà pourquoi il se présente comme définitif !
_____________
* On voit donc que le problème qui se pose ici est plus aisé à cerner si l’on dispose des repères immanent/transcendant ; a priori/a posteriori ou encore vérité formelle/vérité matérielle.
**A la limite on peut concevoir un sage qui conclut de l’apparence d’un corps qui chute à la loi de la chute des corps… Mais il n’aurait vu juste que par hasard ! Et incapable de fonder en raison son affirmation. Même vraie, son affirmation ne reste qu’une opinion et n’a donc aucune valeur scientifique, ne constitue un savoir rationnel !