--- "Existe-t-il des vérités définitives ?" --- Sixième heure.
Sans doute êtes vous prêts à admettre qu’il n’y a pas de vérité définitives en mathématiques et qu’il était un peu hâtif de prendre cette science comme modèle pour réfléchir sur la notion de vérité ! On ne rencontre dans ce domaine que des objets intelligibles, pures constructions de la raison, et la question de savoir s’ils nous renseignent sur les choses dont nous faisons sensiblement l’expérience ne se pose pas. Songez qu’un mathématicien comme Riemann ne se soucie absolument pas de savoir si l’espace qu’il invente pourrait faire l’objet d’une observation empirique ! Soit… Mais si l’on considère non plus des théorèmes mais des FAITS, c’est-à-dire des vérités portant sur une réalité observable, mesurable et vérifiable par l’entremise de nos sens, il n’est plus possible de nier leur caractère définitif. Si je dis que Louis XIV est mort en 1715 ou que Neptune est la huitième planète du système solaire, il s’agit bien là de faits vrais absolument et pour l’éternité ! Contrairement aux théorèmes qui ne sont vrais qu’à l’intérieur d’un système déductif possible parmi d’autres, les faits sont, quant à eux, fondés sur la réalité extérieure, qui est la même pour tous les êtres raisonnables : qui est UNE ! Bref, si les axiomatiques, édifices immanents à la raison qui produisent des objets a priori et qui ne sont vrais que formellement, sont multiples ; les faits, quant à eux, transcendent la raison qui ne peut les connaître qu’a posteriori sous forme de vérité matérielles* sur lesquelles il n’est pas possible de revenir ! Plutôt que le "théorème", c'est le "fait" qui serait un bien meilleur fil conducteur pour réfléchir sur la notion de vérité… Mais cette distinction est-elle pertinente ? Il convient de mieux préciser cette notion.
- II - La rigueur et la conséquence ne suffisent pas à produire des vérités définitives, encore faut-il qu'elles correspondent sur une réalité observable.
(1) Les faits sont des constructions de la raison.
Nous nous sommes donnés comme point de départ la définition suivante : un fait est un jugement universel et nécessaire qu’effectue un être raisonnable à propos d’une réalité observable… Tout corps qui chute suit un mouvement uniforme et accéléré, voilà une observation objective, qu’on est bien forcé d’admettre, que l’on soit Chinois communiste ou Yankee protestant, dès lors qu’on vaut envoyer des astronautes ou des taïkonautes dans l’espace ! Mais si l’on y réfléchit un peu, on se rend compte que les faits ne sont jamais des données immédiates de l’expérience ! L’apparence (maintes fois perçue) d’un corps qui chute ne vous permettra en aucun cas de juger de la nature de sa trajectoire… Même le regard le plus perçant reste aveugle à un fait qui se dérobe ! Tout au plus pourrait-on imaginer qu’une force oblige ce corps à aller vers le bas et des discussions sans fin sen suivront sur la nature de cette force (interne ou non à la chose)… Mais il ne s’agirait que d’opinions !**
Les faits ne sont donc pas des donnés immédiatement dans l'expérience mais "sont faits" autrement dit fabriqués ! Là encore, il s’agit d’un objet qui résulte d’un travail méthodique de la raison et non d’une chose qui vous saute aux yeux ! Pour bien comprendre cette idée, prenons pour exemple la découverte de la planète Neptune par U. Le Verrier en 1846. Le Verrier, astronome à l’observatoire de Paris, sait que la planète Uranus, qui est à cette époque la plus lointaine des planètes connues du système solaire, présente des perturbations lorsqu’on observe sa trajectoire sur son orbite képlérienne. Selon une méthode créée par Newton, on explique ces perturbations par des troublantes, c’est-à-dire les planètes géantes voisines dont la présence proximité d’Uranus influence la trajectoire de celle-ci. Mais après avoir expliqué les effets de Jupiter et Saturne, un résidu de perturbation reste inexpliqué : sa trajectoire n’est toujours pas conforme à celle qu’elle devrait suivre selon les lois de la gravitation universelle. A ce stade un problème se pose : ou bien les lois de Newton sont inexactes ou bien un élément échappe aux astronomes… Comme il n’est pas question de remettre en cause les lois de la physique, Le Verrier propose d’expliquer ce résidu par une troisième troublante assez lointaine pour avoir échappé aux astronomes. Il va traduire cette idée sous forme mathématique : il calcule la masse et la distance et pas suite sa magnitude (c’est-à-dire son éclat apparent) ; enfin, il indique sa position. Mais à ce stade Neptune n’est encore qu’un objet mathématique, un théorème de la physique mathématique et pas encore un fait ! Encore faut-il que son calcul aboutisse à une constatation. L’existence de Neptune fut donc établie lorsqu’on la vit. Ce qui fut fait par l’observatoire de Berlin (le mieux outillé pour découvrir la planète). Le calcul de Le Verrier a déterminé le point où elle devait être mais c’est le télescope qui a permis de constater qu’elle y était !
On voit donc, à travers cet exemple, que la connaissance d’un fait n’est possible que si la raison se tourne vers la réalité et en tire, à partir de l’expérience sensible, une vérité . Mais il serait faux de croire que la réalité donnée dans l'expérience sensible peut à elle seule nous dévoiler un fait ! Les données immédiatement observables ne peuvent à elles seules instruire la raison ! C’est flagrant avec notre exemple : un simple regard tourné vers le ciel est incapable de saisir quelque chose comme la planète Neptune, celle-ci reste totalement invisible, ni même de percevoir quelque chose comme des perturbations dans la trajectoire des corps célestes. Une telle OBSERVATION est impossible si l’on ne dispose pas de la physique mathématique qui nous fait savoir a priori, comment les corps célestes doivent se déplacer (lois de newton) et comment construire les instruments permettant de les appréhender (télescopes, etc.). C’est donc englobé dans un dispositif déjà élaboré par la raison qu’une donnée de l’expérience peut nous paraître instructive ou problématique. Seule la raison peut mesurer l’écart entre ce qui est observé à partir de ses propres principes (la trajectoire orbitale réelle d’Uranus) et ce qu'elle anticipait, toujours à partir deses propres principes (sa trajectoire théorique) ! Il n'y a que la raison qui peut s'interroger sur les causes d’une perturbation résiduelle. Même chose pour la solution proposée : l’HYPOTHÈSE d’une planète encore invisible est certes astucieux mais découle très logiquement des principes dont la raison dispose et ne laisse aucune place à l’arbitraire. Le Verrier a une confiance aveugle en Newton : son "invention" est intégralement déduite des données d'un problème qui n'a de sens qu'à la lumière de la théorie de la gravitation universelle ! Songez que notres astroniome n'est pas le seul, à la même époque, à travailler sur cette hypothèse et qu'il est en concurence avec d'autres savants européens. Sans doute me direz-vous que son hypothèse reste un théorème tant qu’il n’y a pas VERIFICATION et que, in fine, c'est toujours du réel que provient la sentence. Mais on ne peut passer d’un objet mathématique à une réalité physique, d’une hypothèse à un fait établi sans un dispositif expérimental ! En effet pour vérifier une hypothèse, il faut pouvoir constater une de ses conséquences possibles dans la nature (la position de Neptune dans le ceil est bien une conséquence de sa distance par rapport à Uranus). Il faut donc produire les conditions d’observation d’un phénomène que nous ignorons encore mais que nous pouvons déjà anticiper ! C’est, une fois encore, la raison qui est à l’œuvre dans un tel dispositif (qu’elle conçoit, là encore, à partir de ses propres principes). Expérimenter c'est s'attendre à percevoir ce qui naturellement se dérobe à nos regards, mais que nous avons déjà établi par déduction et qui fait déjà l'objet d'une "expérience possible". Certes tant que la nature ne parle pas, il n'y qu'une expérience possible (un théorème) et non une "expérience réelle" (un fait). Mais retenons tout de même que sans la raison pour lui poser les bonnes questions, la nature resterait muette.
Il faut donc en conclure qu'un fait ne peut être constaté que parce qu’il a été constitué à partir d’un système de principes qui expriment la rationalité. Etablir un fait reste, comme en mathématique une démarche déductive, voilà pourquoi il est impossible de nier un fait lorsqu’on est raisonnable. Non parce qu’il crève les yeux – c’est toujours une illusion rétrospective – mais parce qu’il est la conséquence nécessaire d’un système de pensée auquel nous ne pouvons échapper… Voilà pourquoi il se présente comme définitif !
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* On voit donc que le problème qui se pose ici est plus aisé à cerner si l’on dispose des repères immanent/transcendant ; a priori/a posteriori ou encore vérité formelle/vérité matérielle.
**A la limite on peut concevoir un sage qui conclut de l’apparence d’un corps qui chute à la loi de la chute des corps… Mais il n’aurait vu juste que par hasard ! Et incapable de fonder en raison son affirmation. Même vraie, son affirmation ne reste qu’une opinion et n’a donc aucune valeur scientifique, ne constitue un savoir rationnel !
**A la limite on peut concevoir un sage qui conclut de l’apparence d’un corps qui chute à la loi de la chute des corps… Mais il n’aurait vu juste que par hasard ! Et incapable de fonder en raison son affirmation. Même vraie, son affirmation ne reste qu’une opinion et n’a donc aucune valeur scientifique, ne constitue un savoir rationnel !

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